
Sepand Danesh
La peinture comme transformation du regard
Dans Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust 1 écrit qu’un tableau est l’apparition d’un coin d’un monde mystérieux dont les autres fragments seraient les peintures du même artiste. Cette image me semble particulièrement intéressante, puisqu’elle suppose que chaque œuvre constitue une partie d’un monde plus vaste, dont l’unité se révélerait progressivement à travers l’ensemble de la production d’un artiste. Mais cette idée soulève pour moi une question : comment considérer toutes les œuvres d’un artiste comme les fragments d’un même monde si ce monde ne cesse lui-même de se transformer ? Personne n’est immuable. Notre perception, notre mémoire, nos expériences et jusqu’à notre identité se réajustent continuellement dans le temps et dans l’espace. Dès lors, pourquoi supposer que le monde auquel renvoie une peinture serait encore le même que celui auquel renvoyait une œuvre réalisée dix ou vingt ans auparavant ?
Cette interrogation me rappelle un échange entre Jacques Derrida et Henri Ronse, publié dans Positions en 1972 2. Ronse lui demande si l’ensemble de ses livres constitue un système, puis si ces ouvrages forment finalement un seul grand Livre. Derrida reconnaît une forme d’unité dans son travail, mais refuse l’idée d’un Livre unique qui réunirait tous ses écrits dans une totalité achevée. Cette distinction me semble particulièrement intéressante pour penser la peinture. Les œuvres d’un artiste ne sont ni totalement indépendantes les unes des autres ni les fragments d’un monde immuable qui leur préexisterait. Chaque nouvelle peinture entretient des relations avec celles qui l’ont précédée, tout en introduisant des transformations susceptibles de modifier rétrospectivement notre manière de les regarder. Cette question me rappelle également La Conférence des oiseaux de Farid al-Din Attar 3, dans laquelle des oiseaux partent à la recherche du Simorgh, un oiseau mythique qu’ils souhaitent reconnaître comme leur souverain. Après avoir traversé sept vallées, seuls trente oiseaux parviennent au terme du voyage. Ils découvrent alors, comme dans un miroir, que le Simorgh qu’ils cherchaient n’est autre qu’eux-mêmes. En persan, si-morgh signifie précisément « trente oiseaux ». Ce qui m’intéresse dans ce récit, c’est que l’existence de ce grand oiseau semble se révéler à travers l’expérience commune de ceux qui sont partis à sa recherche. Chacun a traversé le voyage avec ses propres caractéristiques, ses désirs et ses limites, mais c’est leur cheminement qui leur permet finalement de se reconnaître dans une même figure. Je serais tenté de dire que leur expérience collective phénoménalise le Simorgh, au sens où elle rend perceptible une totalité qui ne pouvait être saisie au départ. De la même manière, le monde d’un artiste pourrait ne pas préexister à ses œuvres, mais apparaître progressivement à travers les relations qu’elles entretiennent entre elles. Cette totalité ne serait jamais définitivement constituée, puisque chaque nouvelle œuvre pourrait en modifier la forme et le sens.
C’est précisément cette transformation qui m’intéresse dans la peinture. Si le monde d’un artiste évolue au fil de ses œuvres, c’est aussi parce que sa manière de le percevoir se transforme. Pour moi, la peinture est un outil qui permet de rendre visible cette évolution du regard. Ce qui m’intéresse, c’est le passage, chez Mondrian, des peintures d’arbres et de moulins aux compositions géométriques abstraites, ou encore la transformation du regard de Philip Guston, qui passe de la figuration à l’abstraction avant de revenir à une figuration devenue, paradoxalement, encore plus abstraite. Je m’intéresse également à la peinture qui transforme notre manière de regarder les images. Roy Lichtenstein, par exemple, produit une forme de descendance généalogique en reprenant les images issues des comics, tandis qu’Ed Ruscha déplace le langage publicitaire vers celui de l’image conceptuelle. Dans un autre registre, les œuvres de Giuseppe Penone rendent visibles les transformations de la nature au contact du temps et de l’intervention humaine.
Ayant moi-même vécu des traumatismes liés à la guerre et à l’exil, mon travail pictural a d’abord consisté à inventorier les éléments de mon expérience. Je cherchais à y faire émerger des schémas et des archétypes qui me permettraient de produire une œuvre esthétique à l’image de mon vécu, en recherchant une forme de singularité dans le banal. C’est ainsi qu’est apparu dans ma recherche un prototype d’espace situé entre réalité et phénoménalité. Cet espace est davantage une promesse d’espace qu’un espace achevé. Il est ouvert verticalement, puisqu’il ne possède ni sol ni plafond, mais fermé horizontalement par la rencontre de deux plans formant un angle droit. Il constitue un Coin architectural qui prend tout son sens dans sa relation avec le corps. Face à cette configuration, celui-ci rencontre une limite physique dont la prise de conscience l’amène à imaginer une sortie. Le passage de la réalité physique à celle de l’imagination produit alors une dynamique dialectique d’évasion. Il faut être coincé pour vouloir s’échapper. De la même manière, il faut avoir connaissance d’une réponse possible pour pouvoir formuler une question.
Ma peinture accueille les différentes formes que peuvent prendre ces tentatives d’évasion : la transformation, la métamorphose, la fragmentation, la dysmorphie, et d’autres encore. Ces opérations plastiques constituent autant de manières de chercher une issue, de dépasser une limite et de modifier notre façon de percevoir le monde. Parmi ces opérations, la réduction progressive des objets représentés dans mes Coins à des compositions de cubes identiques a profondément transformé mon rapport à la représentation. Cette réduction du vocabulaire pictural à un alphabet unaire, constitué d’un seul signe géométrique, m’a permis de décomposer et de recomposer indéfiniment les formes. Les objets semblaient perdre leur identité définitive pour devenir les manifestations provisoires d’une multitude de formes possibles. C’est peut-être à travers cette expérience que j’ai commencé à prendre conscience de leur transcendance : une chose ne se réduit jamais à ce que j’en perçois ni à la forme sous laquelle je la représente. La réduction plastique des objets aurait paradoxalement ouvert la possibilité de leur dépassement.
Mais si les objets pouvaient toujours apparaître autrement, pourquoi leur représentation devrait-elle rester soumise à mon seul point de vue ? Cette interrogation m’a progressivement conduit à imaginer DAN.H, un personnage constitué de ces mêmes cubes, capable de se fragmenter, de se recomposer et de prendre toutes sortes de formes. D’abord créature soumise à mon regard, il a progressivement acquis une autonomie fictive jusqu’à devenir lui-même créateur. J’ai imaginé qu’il pouvait regarder le monde et produire ses propres images, selon un langage plastique différent du mien. Il est devenu un alter ego, un collaborateur fictif dont le regard, issu de ma propre imagination, tente de s’en détacher. La possibilité d’un tel regard trouve peut-être son origine dans cette expérience de la transcendance des objets : puisque ceux-ci excèdent ce que j’en perçois, je peux envisager qu’ils apparaissent autrement à un autre sujet 4. À travers DAN.H, la transformation des objets se prolonge dans l’expérimentation d’un autre regard sur le monde.
Cette expérience prolonge le principe du Coin, où la limite physique ouvre un espace à l’imagination. Avec le Cube, l’identité des formes devient instable et rend possibles leurs métamorphoses. Avec DAN.H, cette transformation s’étend au regard lui-même. Dans les trois cas, je m’intéresse au passage d’une condition à une autre, à ce moment où une limite devient la possibilité de son propre dépassement.
1. Marcel Proust, « Notes sur le monde mystérieux de Gustave Moreau », dans Contre Sainte-Beuve, édition établie par Pierre Clarac avec la collaboration d’Yves Sandre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971.
2. Jacques Derrida, « Implications », entretien avec Henri Ronse, dans Positions, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972
3. Farid al-Din Attar, La Conférence des oiseaux (Mantiq al-Tayr), traduction de Manijeh Nouri-Ortega, adaptation d’Henri Gougaud, Paris, Points, coll. « Sagesses », 2014.
La notion de « phénoménalisation » du Simorgh constitue ici une interprétation personnelle du récit, et non une thèse explicitement formulée par Attar.
4. Edmund Husserl, Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, traduction de Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Paris, Vrin, 1931
























